Une dialectique du sacré

Une dialectique du sacré

Une fois engagé dans la voie, le disciple contribue à une sorte de dialectique du sacré. Par l’expérience mystique et la pratique spirituelle, il acquiert peu à peu des traits de la générosité de caractère qui se reflètent dans l’éthique (la noblesse) de son comportement en société. On va donc retrouver l’impact du sacré à tous les niveaux de son environnement sociologique: famille, travail, culture, etc. Inversement, on remarque que cette expérience communautaire n’est pas détachée de l’Au-delà. La communauté est le lieu de réalisation des valeurs mystiques. Cette communauté, tel un « jeu de miroirs », va informer le faqir sur la réalisation de ces valeurs. Elle va donc le renvoyer à l’expérience mystique dont le but est d’apprendre « comment être un Homme ». Cette réciprocité entre l’expérience communautaire et l’expérience mystique soutient l’articulation de cette dialectique du sacré qui nourrit la transformation du faqir. Une transformation qui répond à tous les critères éthiques de la perfection humaine vers laquelle tendent les disciples de Sidi Hamza, en réponse à l’appel du Prophète : Crains Allah en toutes circonstances, fais suivre la mauvaise action par la belle action qui l’effacera et conduis-toi envers autrui d’une excellente manière. (An-Nawâwi)  (Le...

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Futuwwa et compagnonnage

Futuwwa et compagnonnage

Futuwwa et compagnonnage occupent une place centrale dans le soufisme. Le compagnonnage renvoie à la relation avec le shaykh mais aussi avec les frères et sœurs d’une même confrérie. Quant à la futuwwa, indissociable de l’initiation soufie, elle renvoie aux notions de « voie de la noblesse parfaite », « chevalerie spirituelle », « excellence du comportement », « bel-agir ». La futuwwa prend sa source dans le Coran et la sunna: «  »Ô Muhammad, je t’ai apporté l’excellence du comportement […] elle consiste en ce que tu pardonnes à celui qui a été injuste envers toi; que tu donnes à celui qui te refuse son don; que tu rendes visite à celui qui s’est détourné; que tu t’écartes de celui qui fait preuve d’incompréhension à ton égard; et que tu pratiques le bien envers celui qui agit envers toi par le mal ». (hadîth qudsi) « J’ai été envoyé pour parfaire la noblesse du comportement ». Le terme futuwwa a été élaboré à partir du terme coranique fata qui est appliqué à plusieurs grandes figures spirituelles comme le Prophète Abraham, caractérisé par les vertus d’élévation spirituelle, de courage, de générosité et de don de soi. Fata peut désigner un serviteur ou un jeune homme, la jeunesse symbolisant alors la force et la pureté d’âme. Les qualités contenues dans la notion d’excellence de comportement exigent de cultiver et de rechercher une pratique purement sincère. Il s’agit de mener « la guerre sainte » contre son ego, ses passions, pour en arriver à une réelle pureté d’âme. Le cheminement sur la « voie de la noblesse parfaite » participe, souligne Qushayri, d’une très profonde expérience spirituelle. Au travers des êtres, c’est à un service divin que le disciple se consacre. Alors même qu’il s’ouvre aux différents plans de son intériorité, les vertus du fata s’identifient à une expression universelle de l’amour et de la compassion. Le compagnonnage vécu au sein des confréries soufies permet de vivifier l’enseignement spirituel transmis par le Maître et d’intégrer ces valeurs profondes d’un Islam du cœur qui met en avant générosité, hospitalité, courtoisie et délicatesse. « Reste en compagnie de ceux qui invoquent leur Seigneur le matin et le soir, par désir de sa face. Que tes yeux ne se détachent pas d’eux. » (Coran XVII, 28). « Les soufis comparent souvent les disciples à des braises. S’ils se rassemblent, ils se réchauffent les uns les autres jusqu’à devenir un grand feu dans lequel sont brûlées toutes les résistances de l’ego. S’ils restent éloignés les uns des autres, chacun finit par se refroidir et risque de s’éteindre. » (Raphaël Feur, Soufisme d’Orient et d’Occident). « Le soufisme est la mise en acte de toutes les qualités nobles. Le soufisme est tout entier fait de caractères nobles. Celui qui te dépasse en caractères nobles te dépasse en soufisme. » (al-Junayd) Source: Pierre-Luc Costa (la futuwwa) et de Raphaël Feur (le compagnonnage) in dossier spécial « Chevalerie spirituelle et compagnonnage » de la revue Soufisme d’Orient et d’Occident, no 3, 2ème semestre...

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Un langage mystique

Un langage mystique

Le langage soufi est un langage mystique, c’est à dire l’art de parler de ce qui est « inaccessible aux sens avec les mots des réalités présentes. » (Paul Nwyia) Le langage soufi traduit une expérience intérieure. Chaque mot exprime une nuance particulière de l’état d’âme du mystique. Lorsqu’il s’exprime, ce n’est pas lui qui parle mais la présence de l’état mystique en lui. L’expression, destinée à « éclairer », est un premier niveau de ce langage. Quand l’expression ne suffit plus à parler de l’expérience, le langage fait appel à l’allusion (ishara). L’allusion est indication. Elle emprunte la forme de la métaphore ou de l’anecdote pour parler des réalités subtiles qu’il revient au coeur de saisir. Leur forme elliptique n’agresse pas l’auditoire car elle ne s’adresse jamais à une personne en particulier. L’allusion (ishara) a pour but d’orienter l’auditoire vers une réalité particulière de l’enseignement mystique. Sidi Hamza va, par exemple, comparer le coeur à un réceptacle (aniyya) afin de nous instruire sur la capacité de cet « organe » à recevoir les Émanations divines. Lorsqu’il le compare à un miroir, c’est pour faire allusion au travail spirituel qui consiste à polir le coeur afin qu’il devienne le miroir de ces Émanations. Et quand il prend l’image du tournesol, il nous signale l’importance de l’orientation du coeur vers les Lumières divines. La troisième modalité du langage mystique est celle du symbole. Communication non verbale, il projette le disciple dans l’expérience spirituelle qui se situe au-delà des frontières de l’expression et de l’allusion. Aux mots se substituent les gestes, le regard et la présence. C’est le langage de l’état d’intime proximité entre l’amant et le Bien-Aimé. Dans cet état, seul le symbole subsiste en tant que « dialogue » entre le disciple et son Maître. Sidi Hamza nous enseigne à ce propos: «Celui qui comprend la valeur du shaykh sait que sa relation avec lui n’a pas besoin de paroles; simplement, tu me vois et je te vois et cela est amplement suffisant. Mais encore faut-il être conscient de ce que cela signifie.» L’utilisation, par le shaykh, des multiples modalités du langage mystique (expression, allusion, symbole), permet à tout un chacun de tirer bénéfice de son enseignement et donc, de cheminer vers la connaissance spirituelle. Ainsi, nous dit Sidi Hamza: « Comme l’illustre ce verset du Coran: « Ô, Dieu, ajoute-moi une science », la Science de Dieu n’a pas de limites. C’est aussi pourquoi mon discours est sans cesse renouvelé. La voie est un océan infini. Chacun y puise en fonction de son orientation, de sa capacité à recevoir.»...

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Le Guide vivant

Le Guide vivant

Il est un fait établi dans la pratique soufie: le Guide spirituel (shaykh at-tarbiyya) est indispensable pour accéder à la connaissance des Vérités divines et cheminer en toute sécurité. C’est ce que rappelle al-Jûnayd, dans une réponse faite à un ami sur les dangers de la voie spirituelle: «Sache, mon ami, puisque tu m’interroges à ce sujet, qu’il y aura, au cours du cheminement vers le terme (wûsûl), des étapes désertiques périlleuses (mafâwiz muhlika) et des aiguades mortelles (manâhil mutlifa), qu’on ne parcourt qu’avec un guide et qu’on ne franchit qu’avec de la persévérance et en chevauchant une bonne monture.» (Al-Jûnayd) Pour celui qui aspire à la contemplation, le recours à un Maître éducateur est obligatoire et nécessaire aussi parce que, sans sa présence, l’expérience du dévoilement est impossible. «Si donc l’Homme a le bonheur de trouver [un tel] Maître, qu’il lui confie totalement son sort, qu’il se dirige selon ses paroles et ses actes, qu’il s’attache à lui comme l’aveugle marchant au bord de la mer s’attache à celui qui le guide et qu’il se remette tout entier entre ses mains, tel le cadavre entre les mains du laveur de morts» (Ibn Khaldûn) Il est essentiel par ailleurs que ce shaykh soit un Guide vivant, enseignant d’une voie vivante. En effet, d’une part le chemin vers la connaissance exige des méthodes adaptées à l’évolution du monde, que seul un shaykh contemporain de ses disciples est en mesure de leur transmettre; d’autre part, seul le Maître vivant est habilité à donner l’éducation spirituelle car il est l’intermédiaire entre les deux mondes. Il est présent à la fois dans ce monde et dans l’au-delà. Tel un pont qui enjambe une rivière, il a un pied sur chaque rive. Ce qui n’est pas le cas de celui qui est mort et se trouve ainsi seulement dans le monde de l’au-delà. «Celui qui se base sur les écrits d’Ibn `Arabi et des autres Maîtres soufis ne fait que suivre leur djellaba (apparence). Les méthodes appropriées varient en fonction des conditions de l’époque et seul le Maître vivant détient les clés de la progression initiatique… » (Sidi...

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L’invocation

L’invocation

La pratique de l’invocation (dhikr) est capitale dans l’expérience soufie. L’invocation élève la conscience, transporte l’âme vers les sphères supérieures. C’est le déclencheur du processus de transmutation de l’âme. Elle « décape » le cœur, le débarrasse progressivement des voiles de l’ego (orgueil, vanité, cupidité, etc.), le polit pour en faire le miroir parfaitement pur où pourra se refléter « l’infinie forme sans forme de l’invisible ». Une des principales invocations dans le soufisme est la hilala qui est la première partie du témoignage (shahada) musulman: « Il n’y a de Dieu, sinon Dieu » (la ilaha illa llah). La répétition de ce dhikr a un effet majeur sur la transmutation de l’âme. La première partie (Il n’y a de Dieu) amène l’aspirant à réaliser par la négation (nafyi) le caractère illusoire du monde et de son ego, ce qui lui permet de se dépouiller des prétentions de celui-ci. L’effacement à soi-même l’introduit dans la station de la pauvreté spirituelle. La deuxième partie (sinon Dieu) pose l’affirmation de l’Être Absolu comme la Seule Réalité. C’est à ce moment que son âme, tel un miroir, devient le lieu d’apparition des Qualités divines. Il perçoit en lui-même la Puissance, la Sagesse, la Présence… conformément à la Parole coranique: « À Dieu sont les Plus Beaux Noms » (s.VII, v.179). C’est la raison pour laquelle Sidi Hamza rappelle souvent à ses disciples que « le seul bonheur est dans la ilaha illa llah. »...

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Connaissance par l’expérience

Connaissance par l’expérience

Si les réalités spirituelles voilées au regard (baçar) ne sont perceptibles qu’à la vision (baçîra) du coeur (qalb), il n’est possible de saisir le sens des choses cachées qu’avec l’aide d’une expérience spirituelle. Les soufis considèrent cette expérience comme une éducation (tarbiyya). Il est nécessaire, selon eux, de rééduquer l’âme dont la réalité « brute » (opaque) s’interpose entre la vision du coeur et les réalités spirituelles. L’expérience mystique est le passage d’une conscience (shû`ûr) du sacré en puissance à une réalisation en acte de la condition sacrée de l’Homme. Par le biais du dévoilement des Vérités divines, l’individu traverse deux niveaux de conscience spirituelle importants: les états (hâl) et les stations (maqâm) spirituels. L’état spirituel (hâl) est défini par les soufis comme une sensation qui émane du fond de l’être. C’est une « rencontre » (wajd) de l’âme en état d’accueil, avec les Lumières divines. Ce peut être un état de nostalgie (shawq), de crainte révérencielle (hayba), d’épanouissement (bast)… Il survient furtivement et échappe à tout contrôle. Le hâl disparaît aussi rapidement qu’il est venu. La station spirituelle (maqâm) est une expérience plus durable que la précédente. C’est l’affermissement du hâl dans la conscience. Ainsi, l’état (hâl) de gratitude (al-shûkr) qui, lors des expériences, apparaît et disparaît, devient une station stable une fois réalisé pleinement. Le maqâm est une « demeure spirituelle » (manzil), un gîte d’étape du voyageur....

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Connaissance par le cœur

Connaissance par le cœur

Pour les soufis, la connaissance spirituelle et le cheminement de l’aspirant à Dieu ne peuvent se faire par le mental. Cette connaissance vient du cœur, fenêtre ouverte sur le monde spirituel, espace d’irradiation divine et de l’expérience des « saveurs » qui surgissent quand il y a irradiation. Le cœur est ce lieu où apparaissent les lumières de la foi et où se reflètent les états spirituels comme la paix (sakina), la piété (taqwa), la crainte de Dieu (wajal), etc. C’est aussi le lieu de l’émergence de l’intention (an-niyya). La science du cœur est inspiration. C’est avec le cœur que débute vraiment l’initiation mystique....

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